Ce n’est certes pas encore l’équivalent de la “révolution verte” – ce mouvement général qui, après-guerre, avait à coups de mécanisation forcenée et de forte utilisation d’engrais changé radicalement la manière de faire pousser les plantes et d’élever les animaux – mais l’actuel foisonnement d’innovations agricoles pour réinventer le secteur et relever les défis du XXIe siècle, tant techniques qu’économiques et sociétaux, traduit une effervescence inédite dans les campagnes. Qu’elle soit “raisonnée”, “durable”, “biologique”, “de conservation” ou encore de “précision”, l’agriculture n’est plus une mais plurielle. L’ambition de ces nouvelles formes d’agriculture qui empruntent tout à la fois aux méthodes agricoles des anciens et aux nouvelles technologies numériques ? Rompre avec la logique du modèle productiviste industriel. Celui-ci, à force de pousser les rendements pour nourrir la population, a conduit le système dans l’impasse : trop polluant, pas assez sain, manquant de variétés et finalement économiquement peu viable. “Qu’elle soit “raisonnée”, “durable”, “biologique”, “de conservation” ou encore de “précision”, l’agriculture n’est plus une mais plurielle” Un challenge écologique au premier chef mais aussi, indissociablement lié, un défi stratégique global, tant il est vrai que l’activité agricole ne peut plus penser sa production sans tenir compte en même temps de sa transformation et de ses débouchés. Pour l’heure, les réponses ressemblent plus à un patchwork de solutions mis sur la table un brin en désordre qu’à une toile de tissu monochrome bien visible et identifiée. C’est sans doute parce que l’alternative globale avec un grand A n’existe pas, obligeant chaque agriculteur à jouer sur la gamme afin de trouver son meilleur positionnement face à des considérations à enjeux multiples, qu’ils soient environnementaux, sanitaires, ou économiques. Et c’est tant mieux car comme pour la biodiversité naturelle, un système agricole pluriel rendra probablement plus de services qu’une agriculture monolithique, tout en se montrant sûrement plus résilient aux futurs chocs qui ne manqueront pas de survenir. Après la Seconde guerre mondiale, on n’a demandé qu’une seule chose à l’agriculture : produire pour nourrir la population (les derniers tickets de rationnement ne furent supprimés qu’en 1950). Avec à la clé une nette répartition des rôles : à l’Allemagne l’industrie, à la France, l’agriculture ! La même recette – facile à réaliser et donc à dupliquer – fut mise en œuvre pour booster les rendements : agrandissement des fermes et des champs par le remembrement, simplification des productions avec une ou deux cultures maximum en rotation, recours massif aux engrais pour les cultures et aux antibiotiques pour les élevages, épandage sans compter des pesticides pour sécuriser au maximum les récoltes, mécanisation forcenée pour accroître la productivité et réduire les coûts par tête… Bref, une intensification maximum tous azimuts. “Si la mission de nourrir les Français au moindre coût est bien remplie, c’est au prix de dégâts collatéraux de plus en plus visibles et insupportables” C’est l’époque où l’on voit se dessiner une nouvelle carte agricole des régions françaises avec des spécialisations très fortes, par exemple élevage intensif en Bretagne et céréales dans le bassin parisien. Le tout branché sur une industrie agroalimentaire en plein développement et distribué majoritairement par les grandes surfaces alimentaires. Et à l’abri d’une politique agricole commune (PAC) première mouture, qui garantissait des prix minimums. Mais il y a un hic : si la mission de nourrir les Français au moindre coût est bien remplie, c’est au prix de dégâts collatéraux de plus en plus visibles et insupportables. Petit à petit, l’agriculture se voit affublée de tous les maux, souvent non sans raison : elle est perçue comme une activité qui pollue l’eau et l’air, dont la production a perdu ses valeurs nutritives, voire qui “empoisonne” du fait des résidus chimiques. Et s’ajoute à la liste un nouveau grief: la maltraitance des animaux. Au tournant des années 2000, de tous les côtés qu’on le regarde, le modèle d’agriculture industrielle va dans le mur.